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Bill Carman

ID : 19581
Ajouté le : 2002-11-04 17:08
Mis à jour le : 2006-03-03 16:23
Refreshed: 2010-09-02 14:19

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L'EAU / Chapitre 2. Les voies de la recherche
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David Brooks
Les voies de la recherche

Rappelons-le : les pénuries d’eau sont un phénomène local, régional et même mondial. Leurs effets néfastes sont les plus tenaces et dramatiques dans les régions arides et semi-arides où le captage et la conservation de l’eau sont des préoccupations sempiternelles impossibles à ignorer. ( Environ le sixième de la population mondiale habite dans les bassins hydrographiques des régions arides et semi-arides ; cela représente presque les trois quarts des populations les plus pauvres de la planète. ) Aujourd’hui, toutefois, la rareté de l’eau est tout aussi dommageable pour les collectivités moins habituées à faire face aux pénuries d’eau salubre, qu’il s’agisse des hautes et froides vallées de l’Himalaya ou des favelas construites dans les collines boueuses des villes tropicales. Ces pénuries sont causées par une pluviosité insuffisante, le tarissement et la pollution des sources d’eau douce et les pressions exercées par la densité des populations urbaines — facteurs que viennent généralement aggraver la négligence et la mauvaise administration des gouvernements.

Des décennies de recherche ont révélé que les gens ont le plus vigoureusement réagi à la rareté de l’eau dans les ménages, dans les champs des paysans, dans les villages et dans les quartiers municipaux. Il s’avère souvent que des pratiques traditionnelles montrent comment gérer localement, et plus efficacement, surtout lorsqu’elles sont renforcées par des innovations technologiques. Et, presque toujours, le succès des activités de gestion et de la mise en application des résultats de la recherche est attribuable autant à des facteurs sociaux, économiques et politiques qu’à n’importe quelle technologie. S’ils sont bien informés et jouissent d’une autonomie suffisante, les gens s’efforcent sérieusement de conserver les ressources locales.

Voici donc un bref survol de trois approches de la gestion locale de l’eau, qui porte en particulier sur les résultats ( et les échecs ) les plus susceptibles d’améliorer les méthodes et les politiques.

1. L’approvisionnement en eau à petite échelle
Les capteurs de brouillard

Ils s’agitent doucement à la cime des montagnes côtières, ces longs et fins filets en polypropylène, scintillants de gouttelettes humides, qui transforment les brouillards en une eau précieuse pour les villages assoiffés installés à flanc de montagne, en contrebas.

Les capteurs de brouillard sont au fond une idée toute simple, mais ingénieuse : un filet à mailles fines, tendu pour recueillir, au passage des nuages portés par le vent, des vapeurs d’eau qui, une fois condensées, tombent dans des gouttières et des conduites amenant l’eau là où on en a besoin. Tout à coup, de vastes étendues côtières du Chili, du Pérou, de l’Équateur et de plusieurs autres pays peuvent enfin, grâce à ces collecteurs de brumes, avoir accès à de l’eau potable.

Figure 2. Les capteurs de brouillards : une technologie sensée mais qui s’est avérée un échec dans les communautés.Figure 2. Les capteurs de brouillards : une technologie sensée mais qui s’est avérée un échec dans les communautés.


Mise au point vers le milieu des années 1980, grâce au financement du CRDI et de l’UNESCO, la technologie du captage de l’eau des brouillards imite en fait le travail de la nature. Les arbres sont des capteurs de brouillard naturels ; une forêt qui pousse dans un milieu aride peut laisser écouler sur le sol sec autant d’eau que n’en produira jamais la pluie. Et l’efficacité de la technologie a été démontrée. Au début des années 1990, un réseau local de capteurs de brouillard installé au Chili a produit près de 11 000 litres d’eau par jour — assez pour fournir quotidiennement à tous les habitants du village à proximité environ 33 litres d’eau ( soit plus de deux fois la quantité d’eau transportée par camion-citerne pour laquelle ils devaient payer ). Depuis, des résultats semblables ont été enregistrés dans des endroits aussi divers que l’Afrique du Sud, le Mexique, le Népal et l’Oman.

Pourtant, malgré leur fine technicité, les capteurs de brouillard n’ont pas eu autant de succès dans la pratique. Les raisons de cet échec sont instructives.

En premier lieu, les recherches subséquentes ont révélé que la production d’eau de brumes — même dans des régions arides — peut être plus coûteuse que d’autres solutions. Les coûts varient sensiblement selon la distance entre les filets ( habituellement tendus le long de crêtes isolées ) et le village le plus près où acheminer l’eau. Dans le cas du principal site d’essai, au Chili, le système exigeait une canalisation en PVC de 6 kilomètres.

En second lieu, les capteurs de brouillard sont fragiles et astreignants, tant sur le plan physique que social. Les filets se déchirent, les tuyaux fuient et le vent peut renverser les structures. L’entretien constant qu’ils exigent demande une nouvelle forme de gouvernance que la collectivité locale doit organiser et maintenir.

En dernier lieu ( et peut-être, en partie, conséquence de ce qui précède ), les capteurs de brouillard finissent par être considérés par les collectivités locales comme des sources d’eau de second ordre qui présentent de l’intérêt jusqu’à ce que les villages soient reliés à des canalisations ou à quelque autre système d’approvisionnement « moderne ». Au Chili, qui plus est, la majeure partie de l’eau de brumes n’était pas consommée pour boire mais servait à l’horticulture et à la sylviculture. Cet état de choses a été, du moins en partie, attribué aux préoccupations de la population quant à l’éventuelle contamination de l’air par les métaux lourds provenant des mines de la région.

Les résultats de cette expérience, notamment, seront évalués plus en détail dans le prochain chapitre. Le survol que nous faisons ici est suffisant pour nous permettre de tirer quatre brèves conclusions au sujet des capteurs de brouillard.

Premièrement, ils peuvent fournir de petits volumes d’eau potable lorsque d’autres solutions se révèlent inaccessibles ou inabordables. Deuxièmement, ils ne sauraient remplacer les réseaux d’aqueduc traditionnels lorsque ces systèmes sont disponibles et adéquats. Troisièmement, dans le cas à l’étude, les instances responsables n’ont pas accordé aux questions du coût, de la tarification et de l’entretien une attention à la hauteur de l’innovation technique. Quatrièmement ( conclusion la plus importante parce qu’elle est typique ), la recherche sur la collecte d’eau des brouillards a déjà emprunté de nouvelles avenues, inattendues, dont les retombées éventuelles seront plus considérables que ce que laissaient prévoir les premiers projets. Dans des lieux aussi différents qu’ Israël, la Suède et la Tanzanie, des chercheurs ont axé leurs expériences sur la collecte de rosée, en captant l’humidité des vents nocturnes qui soufflent même dans les déserts les plus arides.

Le captage des eaux de pluie

Le captage de l’eau de pluie sur les toits existe depuis des siècles : dans les villages poussiéreux de la vallée du Jourdain, dans les hautes plaines de l’Afrique orientale, dans les rizières de l’Asie du Sud-Est et même dans les premières concessions agricoles de l’Amérique du Nord. La pratique est certes plus répandue dans les régions arides et semi-arides, mais elle est commune aussi dans les climats de mousson, où les pluies diluviennes sont saisonnières, et sur les îles où il n’y a jamais d’eau douce en abondance.

Selon les coutumes locales et les matériaux disponibles, les toits peuvent être en pente ou plats, en dur ou en chaume. Mais les véritables innovations — et les défis qu’elles posent à la recherche — ont trait au transport et à l’entreposage de l’eau. C’est là que surviennent les grandes difficultés techniques : garder l’eau propre et trouver un moyen rentable de l’emmagasiner.

Figure 3. Le captage des eaux de pluie est une technologie éprouvée. Sa mise en œuvre requiert cependant une volanté communautaire et un réel soucis d’organisation.Figure 3. Le captage des eaux de pluie est une technologie éprouvée. Sa mise en œuvre requiert cependant une volanté communautaire et un réel soucis d’organisation.


Les recherches menées au Proche-Orient, en Afrique et en Asie montrent qu’il peut être malaisé de concevoir et d’entretenir des systèmes de conservation de l’eau qui soient sûrs et sains même là où le captage de l’eau sur les toits est une tradition de longue date. À tout le moins, il faut que l’eau puisse s’écouler du toit. Et, pour des raisons évidentes, il faut éloigner les oiseaux. Puis, l’eau recueillie doit être entreposée dans des conteneurs fermés ou des citernes imperméables si elle doit être consommée comme eau de boisson ou servir aux ablutions ; en outre, les méthodes de retrait de l’eau des récipients de stockage doivent être aseptiques. Enfin, les citernes ou les réservoirs doivent être placés loin de tout polluant.

Néanmoins, tous ces projets confirment les immenses possibilités du captage de l’eau sur les toits. À Gaza, où il ne tombe que 400 millimètres de pluie par année, des systèmes appropriés pourraient fournir assez d’eau potable pour satisfaire indéfiniment aux besoins domestiques d’une famille de six personnes — pour boire, cuire des aliments et faire la lessive.

Les obstacles à une installation plus étendue et à une utilisation plus productive des systèmes de captage sont en partie d’ordre organisationnel et en partie d’ordre économique. La diffusion des méthodes ( et de l’enthousiasme ) dans les collectivités n’aura pas lieu sans démonstrations pratiques de l’efficacité et de la durabilité des systèmes. Les manuels d’instructions doivent être adaptés aux circonstances et aux attentes locales. Dans la plupart des cas, il faut mettre sur pied des programmes de formation communautaire en construction et en maintenance, souvent avec le concours des instituteurs du village. Tout cela exige une organisation continuelle.

Reste la question des coûts, en particulier celui des réservoirs. En Palestine, comme ailleurs, on a constaté que le ferrociment est le matériau le plus durable et plus simple d’entretien. Mais les frais d’installation de 200 $ US excèdent souvent la capacité de payer des ménages. Deux politiques possibles viennent à l’esprit :

  1. On pourrait proposer de nouveaux mécanismes de tarification et de paiement, y compris l’octroi d’une modeste subvention qui constituerait un avantage social valable.
  2. Les citernes d’entreposage pourraient être conçues de façon à servir à plusieurs familles ou tout un pâté de maisons à la fois, réduisant ainsi les coûts unitaires grâce à des économies d’échelle, quitte à prévoir un système qui assurerait une distribution équitable.

Toutes ces innovations — démonstrations, formation, financement, entretien local et partage de l’eau entreposée — demandent que soient renforcées les capacités des institutions. Heureusement, les recherches révèlent qu’en règle générale la construction et l’entretien sont facilement du ressort des populations locales ; souvent, les femmes sont les premières à acquérir les compétences voulues pour protéger la salubrité et la qualité de l’eau. Dans presque tous les projets, des organisations non gouvernementales ( ONG ) ont pris part à la conception, à la transmission du savoir et à la construction des systèmes.

Somme toute, cette technologie est éprouvée et bien maîtrisée. Son application requiert toutefois un peu plus que l’énergie de la collectivité et la volonté de s’organiser. La nécessité de l’engagement communautaire est un autre aspect qui sera abordé dans le chapitre suivant.

La collecte d’eau d’irrigation

Le recyclage et la collecte d’eau de pluie dans les régions où elle est rare, pour irriguer les jardins, abreuver le bétail ou même pour la consommation humaine, sont des activités auxquelles se livrent les collectivités depuis des milliers d’années. La collecte d’eau dans les champs a surtout lieu dans les régions semi-arides où la perte d’eau par évapotranspiration peut être de quatre à cinq fois supérieure à la pluviosité annuelle. En règle générale, la méthode est la plus efficace là où il n’y a pas assez de pluie pour mener à bien les activités agricoles sans intervention, mais suffisamment pour garantir une production végétale au moins épisodique.

Au fil des ans, les collectivités locales ont mis au point une foule de techniques, allant de simples digues et fossés aux systèmes compliqués de tunnels souterrains qu’on trouve en Syrie — les « qanats » sont construits pour acheminer l’eau sur plusieurs kilomètres, à partir d’une source au pied des montagnes jusqu’aux champs des paysans et aux villes. Palmyre, métropole syrienne du monde antique, n’existait, comme les autres cités de la région, que grâce à sa capacité de recueillir, transporter et entreposer l’eau douce.

Trop souvent, et pour diverses raisons, ces méthodes traditionnelles de collecte d’eau ont été abandonnées ou n’ont pas réussi à répondre à la demande en hausse. Les recherches financées par le CRDI ont eu deux objectifs : découvrir si on pouvait avoir recours à ces techniques de collecte dans des endroits inhabituels ou dans des collectivités cibles ; voir si on pouvait améliorer les anciennes méthodes pour couvrir de plus vastes zones ou les jumeler à de nouvelles technologies comme la télédétection et des modèles mathématiques complexes pour l’analyse des pentes et des sols, la sélection culturale et la mesure de la pluviosité.

La majorité de ces projets( Jordanie, au Kenya, en Syrie et au Yémen ) sont considérés comme des réussites (voir l’encadré 1). Certains ont révélé que les vieilles stratégies de collecte de l’eau, conjuguées à de nouvelles méthodes, pouvaient être efficaces sur des centaines d’hectares. Quelques-uns de ces projets ont démontré que la gestion intégrée des terres et de l’eau pouvait optimiser les utilisations de l’eau et protéger les sols.

 

1. Faire revivre les traditions, protéger les ressources

Dans les hautes terres rocailleuses du Yémen, les cultures non irriguées ont été instaurées il y a des siècles selon un système complexe de terrasses construites de main d’homme. Ces terrasses assuraient la conservation des sols fertiles et les protégeaient de l’érosion — au prix d’un travail abrutissant. Au cours des 30 dernières années, toutefois, plusieurs de ces terrasses se sont effondrées et sont tombées en désuétude ; les sols sont devenus improductifs et l’érosion s’est accélérée.

En collaboration avec le Centre international de recherche agricole dans les zones arides, des chercheurs parrainés par le CRDI se sont penchés sur les causes de cette dégradation afin que puissent être élaborées des politiques susceptibles d’aider à l’agriculture, d’améliorer la sécurité alimentaire et d’accroître le revenu des paysans. Comme c’est habituellement le cas dans ce genre d’étude, les causes se sont révélées multiples et complexes.

Le départ des hommes vers les villes où les emplois étaient mieux payés est en partie responsable de la dégradation des terrasses. Mais il y avait d’autres raisons : le manque de clarté dans la répartition des obligations des propriétaires fonciers et de leurs locataires quant à l’entretien des terres et au partage des coûts ; l’inaccessibilité du crédit pour les agriculteurs voulant investir dans leurs propres installations de gestion de l’eau.

La recherche a permis de trouver de nouveaux moyens de reconstruire et d’étayer les anciennes terrasses, qui nécessitaient moins de travail et de frais. Au cours de leurs travaux, les chercheurs ont fait une découverte inattendue : les paysans qui sont revenus, parce que les perspectives d’emploi diminuaient dans les villes, se sont montrés intéressés à faire l’essai de nouvelles méthodes et de nouvelles cultures tout en reprenant les anciennes. La conservation de l’eau d’irrigation a soudainement accru la rentabilité des cultures vivrières.

Faire revivre les traditions, s’agissant de la gestion de l’eau, exige autant de créativité pour l’élaboration des politiques que d’ingéniosité technique. Mais les résultats peuvent être gratifiants — et surprenants.

Cependant, ces projets indiquent aussi que les résultats des recherches, même s’ils sont prometteurs, ne sont pas acceptés automatiquement par les agriculteurs et les ménages locaux. Des approches de moindre envergure et moins compliquées sont plus susceptibles d’être adoptées et utilisées durablement que de grands programmes de gestion intégrée des ressources.

Dans la steppe syrienne, un projet pluriannuel sur le développement intégré des ressources a produit des données fort utiles sur la lutte contre l’érosion et la conception des digues qui devraient permettre d’améliorer considérablement l’assolement et la revégétation, par exemple. Mais il révèle aussi que la modification des parcelles en vue d’améliorer la collecte de l’eau requiert d’importants investissements qui ne se matérialiseront que si des entreprises, publiques ou privées, obtiennent les crédits nécessaires. Même là, le prix obtenu pour les produits cultivés à l’aide de cette eau doit être assez élevé pour qu’elles puissent faire leurs frais. Cela suppose soit que les exploitants se spécialisent dans des cultures à fort rapport économique ou dans l’élevage de plus grands troupeaux, soit qu’ils obtiennent des subventions couvrant une partie des frais et qui tiennent compte de la valeur tant de la création d’emplois en milieu rural que de la protection de l’environnement de la steppe.

On constate presque invariablement que ce genre d’analyse socioéconomique est au cœur de toute nouvelle initiative de gestion de l’eau qui se veut fructueuse. Dans le cas de la Syrie, les cultures à fort rapport économique et l’élevage de grands troupeaux profiteraient surtout à ceux qui sont déjà mieux nantis ; en revanche, la subvention des bénéfices sociaux et environnementaux procurerait plus d’avantages aux familles pauvres.

Protection et réalimentation des aquifères

À proprement parler, les aquifères sont des couches géologiques contenant de l’eau ou qui permettent l’écoulement de quantités d’eau appréciables soit à travers le sable ou le gravier, soit à travers les pores, les strates et les fractures du substrat rocheux. ( Le mot aquifère vient du latin, aqua, eau, et ferre, porter. ) En langage ordinaire, l’aquifère désigne aussi le précieux liquide : une nappe d’eau souterraine, dont le mystère n’a pas encore été complètement percé, qui traverse lentement une formation de roches perméables pour s’écouler vers les couches les plus profondes du sous-sol. S’étendant parfois sur des milliers de kilomètres carrés et couvrant des centaines de kilomètres entre les lieux d’apport de pluie et les sources et exsurgences où elles émergent, les aquifères constituent des sources d’eau extrêmement importantes. Presque partout, toutefois, elles sont menacées par la surutilisation et la contamination.

Du Sahel à l’Amérique latine en passant par l’Indonésie, les aquifères subissent les contrecoups de la mauvaise gestion ( ou de l’absence de gestion ). Dans plusieurs régions, les réserves d’eau douce provenant des aquifères ont dramatiquement diminué ; certaines sont complètement taries, du moins pendant les saisons sèches. En outre, la qualité des aquifères s’est dégradée, soit en raison de la salinisation qui, souvent, résulte de la réduction de la pression d’eau causée par le surpompage, soit par l’infiltration de fertilisants, de déchets chimiques et d’autres contaminants.

La perturbation des aquifères constitue une véritable crise dans bien des pays et particulièrement dans les régions urbaines de l’Amérique latine où un grand nombre de villes dépendent irrémédiablement de ces sources d’eau. ( À Mexico, la nappe phréatique a baissé de 20 mètres en 50 ans seulement. ) Voilà pourquoi le CRDI appuie la poursuite des recherches sur la protection des aquifères connus et le développement de nouvelles formations. À l’Université du Costa Rica, par exemple, un programme de maîtrise en ressources hydriques et en hydrogéologie, subventionné par le CRDI, favorise de nouvelles études sur la protection et la réalimentation des aquifères urbains locaux (voir l’encadré 2).

 

2. Renforcer les capacités pour la gestion des aquifères

C’était une présentation audacieuse et qui allait peut-être valoir des millions de dollars pour les Nicaraguayens aux abois. En outre, elle prouvait que les pays en développement peuvent renforcer leurs capacités afin de mieux gérer localement.

En 1997, des fonctionnaires de Managua ont conclu que l’aquifère de la ville, situé juste sous la capitale, serait épuisé avant longtemps. ( Managua n’est pas la seule dans ce cas. Dans la plupart des villes de l’Amérique centrale, les nappes phréatiques s’amenuisent. ) La seule solution apparemment possible, exposée dans le projet hydrique de Managua, consistait à chercher et à exploiter une nouvelle source d’eau éloignée du périmètre urbain.

Mais les gens de Managua n’ont pas eu à renoncer à leur aquifère, grâce à l’analyse rigoureuse et convaincante présentée par un représentant du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles du Nicaragua. Il a expliqué que l’aquifère de Managua, après plus de 70 ans de pompage, contenait encore beaucoup d’eau et qu’il suffisait de le gérer efficacement et de le protéger contre la pollution.

L’auteur de cette analyse a été parmi les premiers diplômés du programme de maîtrise en gestion des ressources en eau et hydrogéologie de l’Université du Costa Rica. Lancé en 1993 avec l’aide du CRDI et le concours de chercheurs canadiens, ce programme admet des étudiants des sept pays d’Amérique centrale en vue de les aider à renforcer leurs capacités de gestion de l’eau. La majorité des premiers mémoires qui ont été déposés portaient sur l’épuisement ou la dégradation de l’aquifère.

La croissance démographique, l’urbanisation et l’industrialisation ont mis en péril l’approvisionnement en eau potable dont les villes de l’Amérique latine ont besoin. Seule de solides recherches et une gestion locale efficace de ces ressources menacées permettront de résoudre le problème.

Entre-temps, au Proche-Orient, des chercheurs israéliens et palestiniens, parrainés par le CRDI, travaillent ensemble à l’élaboration d’un plan de cogestion de l’aquifère de montagne qui traverse les deux territoires. Bien que le captage se fasse presque exclusivement du côté de la Cisjordanie, les points de stockage et les sources se trouvent pour la plupart en Israël. Étant donné la rapidité de son débit, il faut tout mettre en œuvre pour prévenir la propagation de la pollution de l’aquifère. Aussi les chercheurs ont-ils dû, en premier lieu, s’efforcer de réunir des données hydrologiques de base. Depuis, ils ont élaboré un modèle pour la gestion commune et durable de l’aquifère de montagne et en ont proposé la mise en œuvre aux décideurs des deux collectivités. ( Dans ces petits pays, dont la dépendance à l’égard de ressources en eau limitées est extrême, les relations entre chercheurs et décideurs sont habituellement fort étroites ; en de rares cas, la même personne cumule les deux fonctions. ) Toutes les simulations faites dans le cadre de ce projet ont montré l’immense avantage de la gestion commune et concertée comparativement à une exploitation distincte et concurrentielle.

Les technologies retenues diffèrent selon les cas, mais dans l’ensemble l’approche porte sur deux éléments : la protection et la réalimentation de l’aquifère. La protection suppose que l’on veille, d’une part, à ce que les taux de pompage n’excèdent pas les taux de captage et, d’autre part, à ce que les aquifères soient exempts de pollution. La réalimentation peut signifier tout simplement le creusage d’un trou ou d’une tranchée pour y recueillir l’eau pendant la saison des pluies afin d’accélérer la reconstitution des réserves d’eau dans l’aquifère. D’autres tactiques, plus compliquées, consistent à déverser, sous pression, de forts volumes d’eau dans des puits profonds, réalimentant ainsi les roches perméables afin d’en soutirer l’eau plus tard. Il va sans dire qu’il est crucial dans les deux cas de colliger les faits fondamentaux et incontestables sur l’hydrogéologie régionale et locale avant d’investir dans des techniques correctives.

Les résultats de cette recherche — autant les échecs que les réussites — sont révélateurs. Dans l’ensemble, chaque cas a donné lieu à une analyse scientifique rigoureuse de l’état de l’aquifère de même qu’à des modèles susceptibles d’en améliorer la gestion. En Amérique latine, pour reprendre un exemple typique, la recherche a montré clairement que le surpompage et la pollution menaçaient déjà la distribution d’eau en milieu urbain. Des projets ont aussi révélé que des programmes dynamiques de protection et de reconstitution des aquifères pouvaient épargner aux populations des pénuries imminentes et dangereuses. Qui plus est, les zones de fracture dans certaines roches ignées situées près des villes peuvent contenir suffisamment d’eau pour approvisionner les cités pourvu que le pompage soit géré avec diligence.

En revanche, les tentatives pour mettre en pratique ces connaissances ont été moins heureuses. Une fois de plus, des questions techniques, résolues, ont été éclipsées par des considérations socioéconomiques qui avaient à peine été abordées. Au lieu de recommander des moyens d’atténuer les dommages causés par le surpompage, par exemple, certains projets auraient mieux fait de se pencher sur les raisons sous-jacentes à cet abus. Ces raisons comprenaient, à tout le moins, les économies à réaliser en distribuant l’eau à des prix bien inférieurs au coût du captage et de l’acheminement. Il n’a pas été souvent démontré, en outre, en quoi certaines stratégies visant à assurer la protection et la réalimentation des aquifères aideraient précisément les gens pauvres, c’est-à-dire les premiers bénéficiaires désignés lors de la conception de la majorité de ces projets. Enfin, il faut dire qu’habituellement les questions socioéconomiques et d’équité ( pour ce qu’elles valaient ) sur lesquelles étaient axés certains projets n’étaient pas proposées par les pays en développement eux-mêmes mais par le CRDI et par des chercheurs canadiens. Voilà pourquoi la concentration récemment intensifiée sur les facteurs économiques, politiques et sociaux — comme en témoigne le programme de maîtrise offert à l’Université du Costa Rica — est un correctif apprécié. Ce qui demeure inquiétant ( autre sujet abordé au prochain chapitre ), c’est la réticence des décideurs à se pencher sur un problème comme l’épuisement des aquifères jusqu’à ce qu’il devienne si grave qu’il soit impossible d’y remédier.

2. Traitement et réutilisation des eaux usées

Longtemps, pour faire face aux pénuries d’eau, on a, pour des raisons évidentes, recyclé l’eau après usage. Cela pourrait vouloir dire la réutilisation, après épuration, des « eaux grises » provenant des douches et baignoires, de la lessive et de la cuisine ; il s’agit aussi, mais avec beaucoup plus de précautions, du recyclage des « eaux noires » provenant des cabinets d’aisances. En certains endroits, le recyclage des eaux usées est une tradition locale franchement admise. Ailleurs, il s’agit d’une nouvelle et urgente nécessité ( à laquelle d’aucuns résistent ).

Les pays en développement ont adopté deux approches classiques de l’évacuation des eaux usées : soit des répliques, coûteuses, des systèmes privilégiés par les pays industrialisés, soit des variantes primitives d’égouts à ciel ouvert et de puisards. Aucune n’a donné de résultats satisfaisants. Les grandes stations d’épuration ne peuvent convenir parce que leur prix est trop élevé. En outre, elles ne profitent guère qu’aux résidents des banlieues riches des grandes villes. En revanche, à défaut d’un entretien rigoureux, les fosses et tranchées de drainage, bien qu’elles soient peu coûteuses, deviennent vite des sources nauséabondes de maladies et des viviers pour les rats et les insectes.

Pis encore, aucune de ces approches n’aborde le problème comme il le faudrait, c’est-à-dire assurer une deuxième et une troisième réutilisation de cette précieuse ressource qu’est l’eau. Les systèmes dits à passage unique ne se justifient plus, comme le reconnaît désormais le Proche-Orient, par exemple. Déjà, étant donné le tarissement des sources d’eau douce, plusieurs pays ont recours aux eaux usées épurées et recyclées pour leurs activités agricoles. Mais il est coûteux de traiter l’eau pour qu’elle satisfasse aux normes requises pour l’agriculture, surtout si elle doit servir à irriguer les cultures vivrières.

Aussi ne faut-il pas s’étonner des démarches intensives entreprises présentement afin de trouver des systèmes de recyclage des eaux usées spécialement conçus pour les pays, villages et quartiers à faible revenu. Dans chaque cas, on a pour objectif de respecter les exigences relatives à la santé publique et à l’alimentation des populations sans exercer de pressions indues sur les réserves d’eau douce déjà surexploitées. Les techniques testées ont été à la fois inventives et variées.

Ainsi, une recherche financée par le CRDI au Sénégal a porté sur la faisabilité technique et socioéconomique de l’exploitation de plantes aquatiques, comme la laitue d’eau, en vue de convertir les eaux domestiques en eau d’irrigation pour les petits jardins maraîchers ; une recherche semblable, menée en Palestine, a examiné le pouvoir épurateur de la lentille d’eau. En Égypte, un autre projet a étudié la possibilité de produire de l’eau potable en traitant les eaux usées à l’aide de filtres à sable lent et de bassins de décantation. Des systèmes, peu coûteux, de fosses septiques et de conduites pour effluents liquides domestiques sous pression ont aussi fait l’objet d’essais. Au Cambodge, par contre, une zone humide artificielle a été aménagée pour Battambang ( la deuxième plus grande ville du pays ) et soumise à des tests d’efficacité et de productivité. Le modèle s’inspire d’un système d’une capacité suffisante pour recycler toutes les eaux usées d’une petite cité.

Avec quels résultats ?

La situation et l’expérience locales ont manifestement influé sur le succès de ces projets. Au Sénégal, la laitue d’eau s’est bien développée dans une collectivité où la mise en marché des cultures légumières a été rentable, mais pas dans une autre. ( Comme il arrive fréquemment, les résultats techniques du projet ont été beaucoup mieux documentés et expliqués que les facteurs économiques et sociaux. Si cette remarque semble être une critique à l’endroit des chercheurs, elle représente également pour eux l’occasion de mieux adapter leurs travaux sur le terrain aux besoins des groupes locaux, d’une part, et des décideurs, d’autre part. )

En règle générale, le recyclage des eaux usées dans les bassins et étangs de décantation est sans danger s’il est fait correctement. Des projets au Sénégal et au Pérou, pour n’en citer que deux, n’ont démontré aucun risque pour la santé. Autant qu’on puisse l’évaluer, ce procédé ne cause pas non plus de dommage à l’environnement, bien que ses effets à long terme restent à déterminer. Les risques inhérents à la consommation de produits arrosés avec de l’eau usée recyclée, lorsqu’ils ont été mesurés, étaient négligeables. Les eaux noires présentant des dangers certains, toutefois, il a été jugé plus prudent de ne traiter que les eaux grises dans les systèmes conçus pour des villages isolés, des ménages particuliers ou de petits quartiers où on ne pouvait garantir un entretien complet. Les eaux noires n’ont été traitées que dans des systèmes de plus grande envergure. ( Signalons, comme l’a révélé une étude scientifique, que la loi islamique n’interdit pas l’utilisation de l’eau recyclée pourvu que les eaux usées soient convenablement traitées au préalable. Les eaux usées recyclées sont utilisées sans problème en Arabie saoudite. )

L’entretien adéquat de ces systèmes peut, autant que leur conception originale, être garant de la réussite de leur fonctionnement. On a considéré que la zone humide artificielle créée au Cambodge et les systèmes d’épuration à l’aide de la lentille d’eau dont on a fait l’essai en Palestine étaient « embêtants » et nécessitaient beaucoup trop d’entretien. En revanche, les petits systèmes d’épuration des eaux grises ont fonctionné relativement sans peine et ont été gérés facilement avec un minimum de formation.

Quant à l’aspect économique des projets, les équipes de recherche ont généralement conclu que ces systèmes éminemment perfectionnés se justifient sans doute parce qu’ils sont rentables sur le plan social ( compte tenu de la santé humaine, de la productivité et d’autres facteurs ), mais il ne sera probablement pas possible d’en imputer le coût au chapitre des profits et pertes. La vente d’eau traitée par ces systèmes pourra peut-être couvrir les frais d’exploitation, mais non les frais d’investissement. En outre, ces systèmes accaparent une bonne partie des terrains urbains, qui sont dispendieux. Dans le cas des petits systèmes destinés aux ménages et aux villages, en revanche, les revenus provenant de la vente des produits cultivés dans les jardins privés suffisent habituellement à susciter la participation des résidants de la localité ; par ailleurs, les systèmes d’épuration des eaux grises permettent de réaliser de nouvelles économies en réduisant la fréquence et le coût du pompage des fosses septiques — suffisamment parfois pour rembourser la totalité des coûts de recyclage, avant même de tenir compte du revenu additionnel provenant des jardins maraîchers.

La réaction locale à l’idée du traitement et de la réutilisation des eaux usées a été très positive. Et le renforcement des capacités qui en a découlé a été bénéfique à deux égards. Tout d’abord, ces projets, généralement de petite envergure, suscitent la participation des villageois pour la construction, l’utilisation, la formation et la gestion. Ensuite, les autorités et les ONG locales étant habituellement chargées de l’exécution de ces projets, elles acquièrent de l’expérience non seulement dans la gestion des installations, mais aussi dans des domaines comme les méthodes de recherche, l’exploitation, la santé publique et l’analyse financière.

La sexospécificité a également été un élément au cœur de ces activités et accueilli avec satisfaction dans nombre de pays. En Afrique de l’Ouest et au Proche-Orient, en particulier, des femmes ont joué un rôle de premier plan dans les finances, l’exploitation et la gestion tant des usines de traitement que des jardins maraîchers créés parallèlement. Cela traduit bien à quel point est disproportionnée la tâche d’aller chercher et de transporter l’eau qui incombe aux femmes d’un grand nombre de villages.

On peut dire, néanmoins, que la participation locale est une condition nécessaire mais non suffisante du succès durable des programmes de recyclage des eaux usées. Les recherches complémentaires qui ont été menées révèlent que, pour être efficaces à long terme, les projets qui visent plus que les ménages locaux ont besoin de l’appui constant des gouvernements. ( Malheureusement — mais le fait est éloquent — l’usine créée pour le traitement des eaux d’une ville entière a dû fermer ses portes après que le financement du CRDI eut pris fin. ) Si la participation du gouvernement est nécessaire en pareil cas c’est sur le plan économique et institutionnel, et non technique. Plus les installations sont vastes et coûteuses, plus la contribution du gouvernement devra être importante. Dans les grands systèmes, il faut prendre des arrangements précis pour la répartition des coûts et des revenus. Il peut aussi être nécessaire d’offrir des incitations ( ou même de forcer l’exécution des directives ) pour obtenir la collaboration de ceux qui ont l’habitude d’éliminer leurs eaux usées sans payer, que ce soit dans leurs champs ou dans des tuyaux d’évacuation insalubres. Enfin, les gouvernements peuvent être appelés à réformer les codes du bâtiment ou les règles d’utilisation du sol ( en particulier dans les villes et leurs environs ) afin d’autoriser et de favoriser le recyclage des eaux usées. Lorsque toutes ces conditions sont réunies, le traitement et la réutilisation des eaux usées peuvent grandement aider à lutter contre les pénuries d’eau à l’échelle locale.

3. Irrigation et gestion des bassins hydrographiques

Étonnamment, il faut presque 100 fois autant d’eau pour les cultures vivrières que pour l’approvisionnement en eau potable. Partout dans le monde, l’irrigation représente les deux tiers de toute l’eau douce utilisée par les humains, et les terres irriguées produisent environ 40 % de toute la nourriture que nous consommons. C’est dire comme l’irrigation est vitale à notre survie.

Ces seuls faits suffiraient à faire valoir la nécessité de gérer soigneusement l’eau d’irrigation, qu’elle soit recueillie en surface ou pompée dans le sous-sol. Pourtant, d’autres facteurs expliquent pourquoi l’irrigation — et, de façon plus générale, la gestion des bassins hydrographiques — exige que l’on trouve de nouvelles manières, plus judicieuses, de gérer localement. Premièrement, la somme des terres irriguées, par personne, diminue. Non seulement la croissance démographique devance-t-elle l’expansion de l’irrigation, mais de vastes régions de terres agricoles sont soustraites à l’irrigation pour éviter la salinité et la contamination ou en raison de la prolifération urbaine. Deuxièmement, d’énormes volumes d’eau d’irrigation, très coûteuse, sont gaspillés. Dans les pays en développement, au moins 75 % de l’eau dérivée ou pompée pour l’irrigation est perdue par suite de l’évaporation, de fuites, de l’infiltration ou simplement de mauvaise gestion. Troisièmement, la majeure partie de l’eau qui s’écoule dans les systèmes d’irrigation sert à diverses fins. Un canal d’irrigation, par exemple, peut être utilisé pour la pisciculture, laver des animaux ou du linge, éliminer des déchets et parfois ( bien que ce soit déconseillé ) comme source d’eau potable. La conservation de l’eau d’irrigation pour ces autres usages contribue à la productivité et à la santé publique.

Améliorer la gestion des bassins hydrographiques et l’irrigation soulève d’épineuses questions d’équité et d’efficacité ainsi que des problèmes techniques d’hydrologie et d’agronomie. Les grands projets d’irrigation et le pompage onéreux des aquifères et des nappes souterraines exigent habituellement d’importants investissements, ce qui favorise ceux qui ont de l’argent. Les fermiers pauvres, les collectivités éloignées et les minorités autochtones auront sans doute à faire face à des obstacles particuliers s’ils veulent avoir voix au chapitre dans de telles décisions de gestion — et partager les profits. Certaines de ces questions sont apparues dans la recherche qui porte sur la gestion locale des eaux de surface, des eaux souterraines et de l’utilisation combinée des eaux souterraines et de surface.

Il est aussi d’autres questions qui requièrent des recherches de plus grande envergure. Des gains appréciables peuvent être réalisés grâce à la consommation d’eau des cultures pour l’agriculture pluviale et on peut accroître de beaucoup l’efficience d’utilisation de l’eau en s’adonnant à la culture irriguée. Des mesures prises à cet égard ne réduiraient pas seulement le besoin d’eau d’appoint pour les cultures vivrières, mais augmenteraient en outre la portée de la gestion locale.

La gestion de l’eau de surface

Les recherches sur l’eau de surface financées par le CRDI ont surtout été centrées — cela se comprend — sur les régions arides et semi-arides où la pénurie d’eau freine le développement et où les gains, sur le plan des revenus comme de la qualité de vie, dépendent de l’efficacité des systèmes d’irrigation. Dans plusieurs de ces régions, l’eau sert à de multiples usages tant pour répondre aux besoins de l’agriculture qu’à ceux des ménages. Aussi les projets portent-ils généralement à la fois sur l’eau et sur la gestion des sols, et bon nombre d’entre eux ont étudié, dans une perspective microéconomique, comment les familles faisaient face aux incessantes pénuries d’eau.

Certaines des recherches les plus remarquables ont été menées en Égypte. Dans le cadre d’un projet, les chercheurs ont évalué la possibilité d’améliorer le rendement de l’irrigation en s’appuyant sur le savoir local (  ). Un autre, qui s’est déroulé dans l’implacable désert du Nord-Ouest égyptien, visait à améliorer la vie des Bédouins en accroissant la production agricole sans nuire à l’écosystème, déjà fragile. Il s’agissait d’une étude de la dynamique biophysique et humaine qui caractérise la vie dans les wadis ( oueds ) de l’Afrique du Nord ( les Arabes appellent wadis les lits de cours d’eau qui se remplissent et revivent brièvement à l’occasion des pluies torrentielles qui tombent de temps en temps dans cette région ). Le projet a donné lieu à une inhabituelle interaction entre une technologie de pointe et un savoir local éprouvé de longue date : un système informatique intégrant les coutumes des Bédouins à des données sur les sciences de la vie, un inventaire des ressources, des statistiques sur la production de biomasse et les incidences environnementales afin de déterminer les meilleures pratiques de gestion.

 

3. Améliorer l’irrigation du désert

En Égypte, où la pluviosité atteint à peine 3 millimètres par année et où les populations ne cessent de s’accroître, l’amélioration de l’irrigation des cultures vivrières est une question de vie ou de mort. La perte d’eau d’irrigation n’est pas seulement ruineuse, elle peut épuiser le sol à force de salinisation, d’engorgement et de pollution. Cela veut dire que de précieuses devises doivent être consacrées à l’importation d’aliments.

Grâce au financement du CRDI, des chercheurs universitaires au Caire ont étudié la possibilité d’accroître l’efficacité de l’irrigation en se fondant sur les pratiques culturales des paysans de la région. L’équipe de recherche a confirmé que l’agriculture, à l’ouest du Nil, avait épuisé tout le potentiel de durabilité des eaux souterraines locales. Une heureuse découverte a toutefois été faite : une irrigation appropriée permettrait de diminuer le rythme du forage des puits et d’assurer la reconstitution des nappes phréatiques.

Les chercheurs ont aussi constaté que, dans une large mesure, les méthodes d’irrigation étaient fonction de la participation des agriculteurs au choix et au fonctionnement des systèmes d’irrigation. Une étude ultérieure a porté sur les nouvelles associations d’utilisateurs d’eau ( AUE ). Celles-ci ont été créées afin que les cultivateurs puissent influer plus directement sur les politiques d’irrigation et d’approvisionnement en eau et pour aider les agents de vulgarisation à diffuser l’information voulue pour améliorer l’efficacité des systèmes.

Les premiers résultats sont prometteurs. Les litiges sont moins nombreux et le rendement des terres des paysans membres des AUE est de 50 % supérieur à celui des terres des non membres. Les femmes aussi indiquent que leur participation aux AUE leur facilite la tâche. Pourtant, ces associations renforcent les structures traditionnelles du pouvoir : les agriculteurs les plus riches sont ceux qui en profitent le plus. Malgré ces résultats discutables, le projet aura au moins clarifié qu’il n’est possible d’améliorer l’irrigation que grâce à la collaboration des agriculteurs et des connaissances pratiques tirées de leur travail quotidien de la terre.

Les résultats de la recherche ont été à la fois éclairants et troublants. Bien des questions sont apparues sous un jour nouveau : l’approvisionnement d’eau de surface, la configuration des pluies, les conditions propices à l’érosion et les nouvelles approches pouvant permettre aux systèmes d’irrigation de répondre aux besoins des Bédouins et de leurs troupeaux qui se sédentarisent de plus en plus. Toutefois, la recherche a confirmé également que la sécheresse qui sévissait dans cette région limitait sérieusement la productivité et que la croissance démographique aggravait les pénuries d’eau. Le projet a réaffirmé en outre l’importance capitale des facteurs socioéconomiques pour appliquer avec succès les innovations en matière de gestion de l’eau. Dans ce cas-ci également, accroître l’efficacité des systèmes — en vue d’améliorer le bien-être des gens — soulèvera des questions d’ordre politique quant à l’acceptation et à la participation de la population.

Dans l’ensemble, les projets de gestion locale des eaux de surface indiquent qu’il est possible d’accroître la productivité du sol et des eaux dans les régions arides en ayant recours à de meilleures techniques, à une formation plus poussée et à l’application de nouvelles technologies conjuguées à l’expérience des gens de la localité. Au Pérou, par exemple, des chercheurs ont appliqué des modèles mathématiques à l’ancienne pratique inca qui consiste à irriguer les arbres au moyen de pots perméables, partiellement enfouis dans le sol et qui peuvent être remplis d’eau captée ( sans doute la première expérience d’irrigation goutte-à-goutte au monde ). Ce projet visait à trouver de nouveaux matériaux, perméables et bon marché, et les meilleures méthodes pour relier les pots à l’aide de tuyaux en plastique. Il reste, dans la majorité des cas, à déterminer une façon systématique de diffuser les résultats de la recherche et de les inclure dans les politiques locales et nationales.

La gestion des eaux souterraines

Les hommes et les femmes captent l’eau dans le sous-sol depuis l’époque biblique et même avant. Bien entendu, pendant des siècles, la profondeur des puits se limitait à celle des trous creusés à la main ( rarement plus de 10 mètres ) ou forés mécaniquement ( jusqu’à quelques dizaines de mètres de profondeur ) en mettant hommes ou bêtes à contribution. Aujourd’hui, les machines modernes creusent à des centaines de mètres sous la terre, pour capter l’eau dans les aquifères, dans les couches plus profondes du sous-sol et le long du substrat rocheux. À ces profondeurs, on peut soutirer de grandes quantités d’eau, assez pour de gros systèmes d’irrigation et répondre aux besoins des populations urbaines. Mais ce captage signifie aussi que les réserves souterraines sont, pour la première fois et à très grande échelle, soumises à un épuisement catastrophique. Nous sommes devenus ( et non pour la première fois ) les victimes de nos propres inventions.

Par conséquent, une judicieuse gestion des eaux souterraines doit reposer sur une parfaite compréhension de l’hydrogéologie, de la géochimie et d’autres sciences exactes traitant des roches, des sols et de l’eau. Qui plus est, elle requiert des mesures institutionnelles afin de prévenir le surpompage et la concurrence dans les activités de forage de manière à favoriser le juste partage des ressources et des coûts qu’exigent leur conservation. Enfin, la gestion des eaux souterraines demande autant une connaissance approfondie des collectivités et de leurs besoins que de la technogénie du forage de puits profonds.

Dès la fin des années 1980, il était évident que la rapide urbanisation en Amérique latine épuisait les approvisionnements d’eau de surface et obligeait à envisager l’exploitation de sources d’eaux souterraines encore plus profondes. Les premières recherches entreprises avec l’appui du CRDI n’ont pas tardé à prouver que les taux de pompage étaient gravement sous-estimés. Les recherches subséquentes ont tenté de définir avec plus d’exactitude les débits et la qualité des aquifères. Mais ce genre de travaux avait ses limites, principalement en raison de l’immense écart qui existe entre les modèles mathématiques précis appliqués à l’hydrogéologie et les outils de planification imparfaits ( et les politiques nébuleuses ) en matière de développement urbain. Aussi la recherche a-t-elle été étendue à de vastes secteurs de la gestion pratique et appliquée. Au Brésil, par exemple, la collaboration avec la commission de l’eau de Recife a permis de combiner la planification des approvisionnements et la formation à des techniques de forage, nouvelles et plus efficaces.

Mais d’alarmantes pénuries d’eau souterraine peuvent survenir même lorsque les pluies et les eaux fluviales semblent abondantes. Pendant des années, on a mené des projets de développement dans la partie cambodgienne du delta du Mékong en se fondant sur l’hypothèse facile qu’on pouvait compter sur les pluies de mousson et les crues saisonnières des rivières pour réalimenter les eaux souterraines et les aquifères. Cette hypothèse était erronée ; la recherche révèle aujourd’hui que le Mékong ne réalimente qu’une étroite bande de l’aquifère adjacent et que les eaux pluviales s’écoulent rapidement sur une couche d’argile imperméable. À défaut d’une saine gestion, les Cambodgiens, qui pourtant peuvent compter sur la mousson et les eaux de crue, pourraient se trouver dangereusement à court d’eau douce.

Comme c’est le cas d’autres approches de la gestion locale de l’eau, la recherche sur les eaux souterraines a d’abord porté sur les problèmes techniques de la quantité et de la qualité de l’eau. Les projets subséquents ont étudié les aspects économiques et sociaux de l’utilisation de l’eau — et l’aspect politique de l’inégalité d’accès. Les travaux sur le terrain ont révélé que, dans certains villages, par exemple, l’inégalité des revenus était exacerbée dans les périodes d’utilisation accrue des eaux souterraines. Seuls les agriculteurs riches pouvaient acheter une pompe ou obtenir du crédit. Et même si les paysans pauvres pouvaient se procurer une simple pompe à pédale, leur puits finissait généralement à sec en raison du forage concurrentiel et de l’abaissement des nappes phréatiques. Des facteurs sexospécifiques sont aussi entrés en ligne de compte. Presque partout, le transport de l’eau est une tâche qui incombe aux femmes, qui sont aussi parfois chargées de l’horticulture maraîchère et toujours des travaux ménagers. Lorsque les pompes mécaniques sont apparues, les hommes se sont soudain mis à participer davantage à la gestion de l’eau, en particulier à l’irrigation. Pour pleinement évaluer l’incidence des changements techniques — même des changements qui améliorent les choses — il serait plus sage de surveiller les effets distincts qu’ils ont sur les femmes et sur les hommes. Il est rare que des changements importants aient les mêmes répercussions sur les deux sexes.

La gestion des eaux souterraines et de surface

Nombre de collectivités dans le monde survivent parce qu’elles exploitent à la fois l’eau de surface et les eaux souterraines, une utilisation combinée qui souvent alterne avec le rythme des pluies saisonnières. En règle générale, les ménages et les agriculteurs captent l’eau dans le sous-sol afin de prolonger la croissance des cultures après la fin de la saison des pluies, mais, dans certaines régions, l’eau de surface constitue à l’année longue le complément temporaire des eaux souterraines et des aquifères. Ce qui compte, pour la santé des gens et la production agricole, c’est que l’exploitation de ces sources se fasse graduellement, de façon proportionnée et minutée.

Les familles agricoles utilisaient à la fois l’eau de surface et les eaux souterraines bien avant que les chercheurs ne viennent frapper à leur porte. La recherche menée au cours des dix dernières années a tout de même engendré de précieuses connaissances et de nouvelles techniques qui ont permis d’améliorer les anciennes pratiques. Nous savons maintenant que l’hydrologie, la détection par satellite, la géochimie et la météorologie assistée par ordinateur sont toutes des disciplines pouvant être jumelées aux pratiques locales pour améliorer le rendement des cultures et la qualité de vie des gens. Nous savons aussi, plus que jamais, que pour réussir il faut tenir compte des particularités précises des méthodes d’irrigation locales, des systèmes d’exploitation agricole et des débouchés possibles. La pertinence des particularités locales est ce qui donne à la gestion locale toute son importance dans ce genre de situations.

Deux projets réalisés en Inde viennent étayer ces conclusions. L’un d’eux a été mené auprès d’environ 10 000 familles tribales, très pauvres, dans trois villages de l’intérieur du plateau du Deccan (voir l’encadré 4). L’autre a été réalisé dans le milieu plus humide de North Bihar avec des agriculteurs qui étaient moins pauvres et moins dispersés. Deux groupes différents dans deux situations différentes, mais des résultats remarquablement similaires. La production agricole a augmenté tout comme la disponibilité d’eau salubre. La conservation du sol et de l’eau s’est aussi améliorée grâce à des systèmes d’irrigation, d’entreposage et de distribution plus efficaces. ( Il importe de signaler que des résultats semblables ont été enregistrés dans une recherche sur l’utilisation combinée des eaux souterraines et de l’eau de surface en Syrie, bien que l’expérience ait été plus étroitement contrôlée. )

 

4. Savoir ancien, stratégies nouvelles

Dans le plateau du Deccan, épine dorsale du centre de l’Inde aux terrains tourmentés, les populations tribales de la région d’Akole Toluka savent tout de la misère qu’amènent les sécheresses. Lors de la saison la plus aride, de février à mai, les femmes et les enfants travaillent presque chaque jour à la collecte et au transport de l’eau pour permettre à leur famille de survivre. Même lorsque la mousson survient, de la mi-juin au début d’octobre, les eaux de pluie s’écoulent rapidement sur les roches basaltiques des coteaux. Les étangs s’assèchent, les puits se tarissent, les cultures s’étiolent et les distances qu’il faut parcourir pour aller chercher l’eau aux sources s’allongent.

Ces gens ne sont pas sans recours. Ils connaissent la terre, ils savent où les étangs se forment, où les sources prennent naissance. Ils savent où trouver l’arbre tropical Ficus glomerata, signe de la proximité de nappes souterraines même pendant la saison sèche. Les chercheurs ont donc intégré ce savoir local aux nouvelles technologies, de la télédétection et de l’analyse des fractures jusqu’aux données météorologiques les plus perfectionnées. ( Le projet a été mis sur pied par la Fondation BAIF pour la recherche au service du développement, en Inde, et l’Université de Windsor, au Canada. )

Le projet a donné des résultats remarquables : il a permis d’améliorer la santé des populations, d’accroître la production vivrière, d’augmenter les revenus, et d’entreposer des volumes d’eau suffisants pour durer presque toute l’année. En outre, les villageois ont commencé à adopter les stratégies prônées par la recherche.

Ces stratégies sont simples : des systèmes de captage qui ralentissent le ruissellement, réduisent l’érosion et laissent l’eau s’accumuler pour ensuite s’infiltrer dans le sol ; la collecte des eaux de pluie et la construction de réservoirs d’abord remplis d’eau de pluie chaque année, puis, durant la saison sèche, par l’eau captée et transportée dans des chars à bœufs. Il s’agit de changements tout simples, mais qui améliorent la vie des gens. Les femmes et les enfants n’ont plus à tant marcher vers des points d’eau éloignés.

Les projets menés en Inde sont toutefois décevants, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas réussi à établir des liens durables entre les chercheurs indiens et les organismes gouvernementaux en cause où les résultats de la recherche pourraient avoir des effets continus. Pour que les avantages aillent au-delà des collectivités qui ont participé directement à une recherche, il faudrait que les chercheurs eux-mêmes amènent les fonctionnaires de l’État chargés du développement rural et de l’agriculture ( ainsi que les ONG intéressées ) à prendre part activement à la diffusion du savoir et à l’éducation de la population. L’application des découvertes acquises de haute lutte est une entreprise qui ne peut être menée à bien que progressivement, avec la collaboration de nombreux partenaires. Les recherches dont les résultats restent confinés à des revues spécialisées ne peuvent guère être reconnues comme de véritables recherches pour le développement.





Éditeur : CRDI

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